Article paru dans le 24 heures du Mercredi 29 janvier 2003
La fine oreille de Jean-Daniel Noir 
Ce prodige de la prise de son classique réalise des enregistrements à la pointe de la technique dans son studio de Gland. Rencontre.  

MUSIQUE Le violon et le magnétophone : ces deux passions primordiales ont conduit la vie de Jean-Daniel Noir, 34 ans, le menant d’autodidacte passionné au professionnel qu’il est devenu, aujourd’hui propriétaire d’un studio ultraperfectionné de montage audio à Gland. A 3 ans et demi, il voulait déjà faire du violon : «Dès que j’entendais ce son à la radio, je disais violon». Il attendra encore un an avant de recevoir son premier «quart» (n.d.l.r.: violon pour enfant) et en jouera jusqu’à 16 ans. A ce moment, la technique prend le dessus. Sa passion pour la prise de son est apparue à 6 ans : «C’était la fascination des deux bobines qui tournent, du son qui sort de la bande magnétique. Je collectionne les magnétophones depuis cette époque.».

Sa formation de microtechnique à Genève le conduira petit à petit dans le domaine de l’ingénierie médicale. Mais le démon du son ne le lâche pas. Par hobby, il s’équipe avec le meilleur matériel et enregistre des centaines de concerts classiques, recevant les conseils de Jean-Claude Gaberel (le créateur de la BO de Farinelli) et les encouragements des musiciens (Chiara Banchini, Michel Kiener, Christophe Coin). Abandonnant le monde médical, il se consacre aujourd’hui exclusivement à l’enregistrement acoustique.

Mais son succès, Jean-Daniel Noir le doit aussi à sa collaboration depuis sept ans comme testeur pour le développement d’un logiciel révolutionnaire de montage numérique. Le programme Pyramix, créé à Puidoux par Claude Cellier, est devenu rapidement une référence internationale. En travaillant pour Pyramix, le preneur de son a pu faire mettre au point sa propre méthode qui lui permet de gagner énormément de temps à l’enregistrement et au prémontage. Et d’obtenir une résolution beaucoup plus grande qu’avant.

Explications : «Traditionnellement, après une séance d’enregistrement, le musicien compare les prises et aura tendance à privilégier les versions les plus longues sans fautes. Or, les versions sans fautes sont les moins bonnes. Le gambiste Vittorio Ghielmi affirme même que les meilleurs moments arrivent soit avant, soit après une faute. Avec mon logiciel, je visualise toutes les prises et je les compare. Je peux puiser une note ici, une note là et les insérer dans la version définitive, sur le principe du copier-coller. On choisit la version la plus naturelle, même bourrée de fautes, et on la corrige. A la fin, il m’arrive d’avoir une coupe en moyenne toutes les 2,5 secondes. Les disques de studio ne seraient que le produit d’un saucissonnage maniaque et millimétrique. Mais n’y a-t-il pas un scandale éthique à massacrer ainsi l’intégrité d’une exécution ? Jean-Daniel Noir répond à ces objections par un raisonnement subtil. Une faute au concert, dit-il, passe inaperçue pour 90 % des auditeurs. Pour les 10 % qui l’entendent, leur attention sera captée par la façon dont le musicien va se rattraper. Emu par cette habileté, l’auditeur oubliera rapidement la faute. Au disque, la faute ne s’entend peut-être pas à la première écoute, mais par la suite on l’entend chaque fois. Au bout du compte, vingt secondes avant la faute, on sait qu’elle va venir. Et dix secondes après, on y pense encore. Résultat : une faute «dure» cinq secondes au concert, mais elle dure trente secondes sur un disque. Cet argument permet de justifier le «hachis parmentier» de prises qui forment la version définitive. «Ce qui est éthiquement faux, conclut Jean-Daniel Noir, ce n’est pas de mixer, c’est d’offrir la possibilité aux gens d’écouter une infinité de fois un morceau qui a été joué une fois».
Puisque cette possibilité existe, écoutez ses disques : la chirurgie opérée ne s’y décèle jamais. 

Matthieu Chenal 

 

Consonnante
Jean-Daniel Noir a réalisé cet automne un merveilleux album de pièces de caractère françaises avec Vittorio Ghielmi, basse de viole, et Luca Pianca, luth, membres d’Il Giardino Armonico. La clarté et la précision de la prise de son servent une thèse fort séduisante : la musique baroque était conçue comme une langue et pour bien la prononcer, il faut en articuler les consonnes. Paganini appelait cela il sunar parlante. Cette pratique a disparu des interprétations actuelles. Pianca et Ghielmi tentent de retrouver cette grammaire sonore. La variété des attaques correspond aux différentes consonnes : ce n’est plus un chant épuré, aseptisé que l’on entend, mais des raclements gutturaux, des frottements harmoniques à la limite du bruit. Une matière vivante, très incarnée, s’exprime ici et ces pièces n’en ont que plus de caractère.                                                                                                                  M. Ch. 

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